SHAKESPEARE VINGT-TROIS AVRIL MILLE-SIX-CENT-SEIZE


« Farewell ! a long farewell to all my greatness !
Adieu, un long adieu à toute ma grandeur ! Voilà le destin de l'homme : aujourd'hui pointent en lui les tendres feuilles de l'espérance ; demain les fleurs, dont les touffes épaisses le couvrent de leur parure rougissante : le troisième matin survient une gelée, une gelée meurtrière, qui, au moment où dans sa simple bonhomie il croit sa grandeur en pleine marche vers la maturité, le dessèche jusqu'à la racine ; alors il tombe comme je le fais.
– Comme ces enfants étourdis qui nagent avec des bouées, je me suis aventuré, pendant une longue suite d'étés, sur un océan de gloire, j'ai été trop loin. A la fin, mon orgueil, gonflé outre mesure, s'est dérobé sous moi, et il me laisse maintenant, fatigué et vieilli dans les travaux, à la merci d'un courant impétueux qui va m'engloutir pour jamais, vaine pompe et gloire de ce monde, je vous hais!
Je sens mon coeur nouvellement ouvert.
Oh! qu'il est misérable le pauvre malheureux qui dépend de la faveur du public ! Entre ce sourire auquel nous aspirons, ce doux regard et les coups qui nous précipitent, il y a plus de transes et d'angoisses que n'en cause la guerre et que n'en éprouvent les hommes ; et lorsqu'il tombe, il tombe à jamais. »

29 juin 1613 au Globe. « Henry VIII », « Tout est vrai » de William Shakespeare.

Et de John Fletcher, très certainement. Oui. Les comédiens sont en scène. Le public les regarde. Le roi entre. Un canon tire un coup pour annoncer l’arrivée du roi. On utilisait les canons pour des effets dramatiques particuliers. Ce soir-là il a fait un effet dramatique inattendu. De la poudre incandescente est tombée au mauvais endroit. Et le toit a commencé à brûler. Le public était tellement passionné par la pièce qu’il n’a rien vu. Quand les spectateurs comprennent, la seule chose qu’ils font, c’est de courir. Et ils courent. Un seul homme est mort dans l’incendie. Le public a eu de la chance. La troupe des comédiens un peu moins, par contre. Le Globe a brûlé entièrement. En moins de deux heures la scène, les accessoires, leur maison était partis en fumée.
(On entend le feu qui crépite. La lumière tombe sur la maquette du théâtre. Le comédien part, le théâtre brûle.)
Shakespeare vend alors ses actions du théâtre. Il rentre à Stratford, il cesse d’écrire, et il meurt, un peu plus tard. Oui. Comme ça.
Alors que cherchait Shakespeare ? Présenter un miroir à la nature. Dans les sonnet mineurs du début il imagine que ses œuvre survivront au temps. Mais ensuite il suggère avec une insistance croissante, comme Thésée dans Le Songe d’une nuit d’été, que « les meilleurs en l’espèce ne sont que des ombres », que l’art est finalement plutôt une corvée. Il passe toute sa vie à cela, il se consacre à l’art, et il n’estime pas que ce soit important. Ses personnages qui agissent sont des hommes d’action, mais ils parlent tellement – comme moi en ce moment – que s’ils étaient réels ils seraient incapables d’agir, ils seraient épuisés. Je trouve Shakeseare précisément attirant par son attitude à l’égard de son ouvrage. Il y a quelque chose de légèrement irritant dans la détermination des très grands artistes, comme Dante, Joyce, Milton, à créer des chefs-d’œuvre et à se pénétrer de leur propre importance. Etre capable de vouer toute sa vie à l’art sans oublier que l’art est une chose frivole exige une force de caractère exceptionnelle. Shakespeare ne se prend jamais trop au sérieux. D’ailleurs a-t-il jamais existé ?
(Noir dans la salle.)